retour

 

3. QUELS SONT LES ENJEUX REELS DE LA QUESTION TYPOGRAPHIQUE ?

Celle-ci cadre bien entendu une certaine conception de la philosophie, de son essence et de son rôle : schématiquement, la philosophie est, au sein même de nos représentations (scientifiques, politiques, économiques, artistiques,…), ce fragment du discours qui se détache et se retourne : la critique. La critique fait bien partie de nos représentations, mais elle est en même temps différente, réflexive, fragmentée, distanciée. Elle nous permet d’échapper à l’identification. C’est un travail pour la conscience.

Or il faut insister sur deux choses, qui situent le débat dans l’histoire immédiate :

  • Premièrement, nous assistons, contrairement à l’idée de prétendue fin des idéologies, à une unification sans précédent de la représentation en un système complexe, mais bien « unidimensionnel », comme disait Marcuse, qui se protège comme jamais auparavant de la critique. La complexification de la sphère politico-économique, l’hégémonie du discours technique et scientifique et l’unidimensionalité de la conscience abasourdie par la consommation des biens et de la culture ainsi que par l’unification des moyens de communication nous placent face à un véritable danger, une véritable crise de la conscience critique. Il faut communiquer, il n’y a plus de place pour la création personnelle et libre de signes.

  • Deuxièmement, la philosophie est incapable d’assumer réellement sa vocation critique. Elle s’enferme dans le discours et renonce à une certaine superficialité, comme dirait Nietzsche, c’est-à-dire à une pensée de son mode de présentation, de sa surface d’inscription, de son être-au-monde et donc de sa relation à la conscience. L’enjeu de la réflexion sur l’idée de trace, de diffusion, de composition, de création des signes n’est pourtant pas une nouveauté. Walter Benjamin, par exemple, avait dans les années 20 et 30, pendant qu’Husserl déplorait la crise de la conscience européenne, remarquablement formulé cette urgence pour la critique à penser une expression irrécupérable et destructive. Il se demandait, dans une formule provocatrice : « Quand ira-t-on jusqu’à écrire des livres comme des catalogues ? »


Il ne s’agit pas de mimer la communication ni de communiquer davantage la philosophie ; il s’agit d’inventer une aire de liberté au sein de notre tout puissant système de représentation, liberté de conscience et d’expression qui, sur le modèle idéographique, se débarrasserait du destin qui pèse sur les signes. Faire violence au langage et à la communication pour laisser une place à l’autre, à son interprétation, quitte à prendre le risque de forger son mode d’expression, son langage 1. L’allégorie, l’essence profondément graphique de l’écriture que nous avons essayé d’affirmer, sont un début de réponse face à l’urgence à repenser le livre, l’écrit philosophique. L’interprétation, l’herméneutique mettent en œuvre des boucles critiques qui nous rappellent la dimension humaniste de ce travail et nous ramènent à la naissance de l’imprimerie, lorsque traduction, citation, critique formaient le quotidien des humanistes. Elles pointent la liaison intime des besoins philosophiques et de l’intensité typographique.


Pierre-Simon Fournier,
dit « le jeune »,
vignette, 1742

Pour conclure, ces quelques questions voudraient simplement servir d’introduction à l’illisible. La représentation, c’est le lisible. C’est notre lecture du monde. Si la philosophie a longtemps cherché la fiabilité du signe, l’idéologie recherche son efficacité. La typographie, tout en servant les deux, a su préserver et peaufiner une autre dimension des signes, illisible, non-signe. C’est peut-être, paradoxalement, une planche de salut pour la critique aujourd’hui, qui nous permettrait de réapprendre à interpréter.

Je pense pouvoir ainsi inviter à un travail réunissant philosophe et graphiste sur le lieu d’une rencontre dont le risque principal est peut-être de finir par n’être ni l’un, ni l’autre. Et pourquoi pas ? Cela constitue en tout cas un programme par nature ouvert à la participation et à la critique…

 

retour



notes (retour en cliquant sur le numéro de note) :

1 « La mort de l’interprétation, c’est de croire qu’il y a des signes, des signes qui existent premièrement, originellement, réellement, comme des marques cohérentes, pertinentes et systématiques […] L’herméneutique et la sémiologie sont deux farouches ennemies. » Michel Foucault, Colloque de Royaumont, Nietzsche.