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2. QUE RISQUE-T-ON AINSI DE MANQUER ET COMMENT ABORDER CET OBJET QUI N'EN EST PAS UN ?

On voit par là que ce n’est pas uniquement la signification qui importe dans un regard sur la lettre. C’est surtout sa nature graphique. L’illisible est aussi présent que le lisible dans le type 1. Cette tension est toujours à perfectionner, à retravailler, elle explique la vitalité de la création typographique depuis cinq siècles.



René Fauconnet, RF.22.301, divertissement mécanographique, 1961

C’est précisément l’impératif de lisibilité qui a obligé le graveur à inventer ces formes qui disparaissent que sont les caractères typographiques. L’œil lit les mots et non les lettres. La typographie était en contradiction avec la calligraphie qu’elle tentait d’imiter. Séquence analytique et mécanique, elle s’opposait au mouvement calligraphique.

La typographie substitue au mouvement un rythme formé d’empreintes et de blancs, rythme de la mise en page, des marges, des interlignages, des interlettrages. La gravure est comme la sculpture : non pas un ajout mais un retrait de matière. C’est le blanc qui circule dans et autour des caractères, qui constitue leur forme, comme le formulaient Adrian Frutiger ou Raymond Gid 2.
C’est bien pourquoi le changement de support constitue un problème fondamental pour la typographie : le blanc de l’écran cathodique n’a pas la même nature que celui du papier. Il n’est pas destiné à conserver, mais à afficher.

Le caractère idéal disparaît à l’instant même où le regard glisse sur lui. Il laisse place au mot, car c’est le mot que le regard du lecteur attend, qu’il guette et trouve. Le typographe a saisi la valeur idéographique du regard. Il a ajouté la dimension du temps à celle de l’espace. Il a redonné à cet alphabet analytique et abstrait qu’il ne faisait qu’épeler une valeur synthétique.

À côté du sens, il existe bien une autonomie de l’écriture, une valeur idéographique qui balaie la question de sa secondarité. C’est pour cela que la typographie est progressivement sortie des livres, qu’elle s’est redressée, comme l’écrivait W. Benjamin en 1928 dans Sens unique.

Livre, mais aussi journal, affiche, ce sont la vie et la puissance de l’écriture qui justifient son implication et son contrôle par le pouvoir politique, ainsi que sa manipulation par la publicité. Le rythme et la composition se sont débridés : « C’est un peu des idéogrammes que j’essaie de faire quand je crée des affiches », écrivait Savignac dans Affichiste.

L’espace typographique s’est également débridé au prix d’une écriture alphabétique chère aux philosophes : « [l’alphabet] semble, écrit Anne-Marie Christin, être un système bien appauvri en regard de la flexibilité visuelle / verbale que propose l’idéogramme. L’écriture est née de l’image et, que le système dans lequel on l’envisage soit celui de l’idéogramme ou de l’alphabet, son efficacité ne procède que d’elle. »

Dans un éclair de génie, la publicité a su opérer la recréation typographique d’une écriture magique, performative, où le mot et la chose fusionnaient à nouveau dans une condensation idéographique. Image et langage réconciliés faisaient de leurs objets des forces agissantes.

Pourtant, la publicité n’échappe pas à l’histoire. Alors qu’elle avait réussi à transformer les mots en images (en nourrissant grassement graphistes et typographes), elle tendait parallèlement à transformer les images en mots. Mots manipulateurs d’un discours idéologique. La publicité constituait son savoir avec l’aide de la sémiotique et du marketing, fixait le sens des images pour fonder son pouvoir 3.

Nous nous retrouvons là face à notre troisième question :

 

3. QUELS SONT LES ENJEUX RÉELS DE LA QUESTION TYPOGRAPHIQUE ?


notes (retour en cliquant sur le numéro de note) :

1 Comme le montre Anne-Marie Christin dans son ouvrage L'Image écrite ou la déraison graphique.

2 « À nous, typographes, le silence est gratuit : il est feuille blanche et paix des yeux. Aussi bien notre métier est-il de préserver la blancheur autant que de la vaincre. » Raymond Gid, Célébration de la lettre.

3 Cette prétention conceptuelle exaspère G. Deleuze et F. Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie ?