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1. SUR QUOI L’IGNORANCE DE LA TYPOGRAPHIE SE FONDE-T-ELLE ?

Le philosophe préfère l’original à la copie. Il conçoit l’écrit comme une représentation du mot, mot qui est lui-même déjà une représentation de l’idée. L’écriture est doublement éloignée de son modèle. Ainsi, depuis Platon, l’écriture est considérée dans la philosophie occidentale comme secondaire dans l’ordre de la raison, du logos. Quant à la typographie, qui s’efforce à sa naissance d’imiter l’écriture des copistes, elle est à son tour secondaire dans l’ordre de l’écriture. La typographie est donc bien loin du monde des idées…

Méfiance, donc. En ce qui concerne l’écriture, la conception dominante, ce que Derrida appelle dans De la Grammatologie le logocentrisme, est celle de la supériorité de l’écriture alphabétique sur toutes les autres écritures. Prétendue phonétique, elle est la « moins pire » des écritures. L’alphabet est phonétique, économe et abstrait ; il laisse la place au sens sans introduire de perturbation, de bruit.

Dialogue, discours, maïeutique, les philosophes valorisent l’oralité. Le sens prime sur la matière, l’image acoustique est encore la plus fugace et l’alphabet s’en approche. L’écriture « philosophique », donc, est abstraite et conventionnelle, car n’importe quel signe peut représenter un son, c’est une question de convention. C’est à cette condition qu’elle devient acceptable, comme le montre Hegel dans L’Encyclopédie, avant même la linguistique de Saussure 1. Cela nous permet au passage d’illustrer le double sens de la représentation, qui est à la fois une image et un remplacement de son objet.

Mais on pourrait tout de suite remarquer deux choses :

La première est qu’avec l’alphabet, l’univers infini du savoir est renvoyé à une poignée de signes 2. Écrivant, nous entrons toujours dans un système clos, qui nous précède. Cette combinatoire enferme le macrocosme dans un microcosme. Se joue ici une tragédie exprimée par Borgès dans La Bibliothèque de Babel qui renferme dans ses livres l’ensemble des discours passés, présents et à venir.



Étienne-Louis Boullée, projet de bibliothèque royale (1785), vue intérieure


C’est pourquoi le philosophe nous renvoie sans cesse au monde autonome des idées, que le langage ne peut contenir. Elle nous dit que le sens est ailleurs. C’est un peu l’impératif auquel le typographe devra se soumettre : la supériorité de l’auteur.

La seconde remarque que l’on peut faire est que la typographie semble justement incarner et systématiser cette conception analytique de l’écriture. La casse du typographe contient les atomes de matière que sont les caractères de plomb. Ils sont classés par familles comme les atomes par Mendeleïev.

La typographie, c’est l’atomisme appliqué au discours qui nous invite à penser dans la tradition matérialiste pour échapper à la tragédie idéaliste. Comment ?

Que nous dit le rapprochement de l’écriture avec l’atome suggéré par la typographie ? Démocrite, Épicure, Lucrèce ne connaissaient pas la typographie. Mais c’est bien de l’écriture que Lucrèce part pour expliquer l’idée fondatrice de l’atomisme 3. Le discours écrit se décompose et se compose comme la matière en éléments simples, des éléments minuscules que l’on peut agencer, retourner, des éléments invisibles. La clé de la pensée atomiste, c’est l’invisibilité : l’abstraction obligée.

Or c’est vrai : la lettre imprimée est invisible. Non seulement il faut une loupe à qui veut vraiment la regarder, et plus fondamentalement, elle n’est pas faite pour être regardée, mais bien pour être lue. Cela nous conduit à interroger un autre typographe, le graveur de types. Dans la perspective tragique que nous avons dessinée, il est bien étonnant de constater que le graveur crée, travaille et retravaille sans relâche l’unique véhicule d’une parole toujours déjà lue.

Il nous rappelle que l’élément n’est jamais élémentaire. Comme l’atome, la lettre échappe à son concept par la forme. L’élément incline à l’association, il a son « caractère ». C’est le clinamen de Lucrèce, c’est aussi ce qui fait que le caractère typographique est conçu en fonction de l’autre, de celui qui s’en approchera 4. Un caractère trop visible deviendrait illisible ; sa forme le fait donc disparaître, elle l’articule autours du blanc, du vide, avec l’autre.

D’une certaine manière, la théorie atomiste exprime le sens de la matière, et non le sens contre la matière. Ce sens c’est celui d’une certaine liberté. Le hasard créateur contre le déterminisme. Ce rapprochement lettre-atome nous rappelle que le sens est fragile. Les caractères calés dans la forme pouvaient, en chutant, devenir ce qu’on appelait un « pâté », tout comme les corps peuvent se séparer en atomes libres. Mort, maladie, cataclysme, que l’on trouve à la fin du De la Nature. « Mon plaisir est de faire venir, de faire apparaître, puis de faire disparaître. » 5

 

2. QUE RISQUE-T-ON AINSI DE MANQUER ET COMMENT ABORDER CET OBJET QUI N'EN EST PAS UN ?


notes (retour au texte en cliquant sur le numéro de note) :

1 « Il s’ensuit qu’apprendre à lire et à écrire une écriture alphabétique doit être regardé comme un moyen de culture infini que l’on n’apprécie pas assez ; parce que l’esprit s’éloignant du concret sensible, dirige son attention sur le moment le plus formel, le mot sonore et ses éléments abstraits. » Encyclopédie, § 454.

2 « L’algorithme est la forme adulte du langage » écrit Maurice Merleau-Ponty dans La Prose du monde.

3 « Réfléchis ; dans nos vers même tu vois nombre de lettres communes à nombre de mots, et cependant ces vers, ces mots, est-ce qu’ils ne sont pas différents par le sens et par le son ? Tel est le pouvoir des lettres quand seulement l’ordre en est changé ! Mais les principes du monde apportent incomparablement plus d’éléments à la création des êtres et à leur variété infinie. » Lucrèce, De la Nature, I, 824-830.

4 « Sans cet écart, tous, comme des gouttes de pluie, ne cesseraient de tomber à travers le vide immense ; il n’y aurait point lieu à rencontres, à chocs, et jamais la nature n’eût pu rien créer ». Lucrèce, De la Nature, II, 220-224.

5 Henri Michaux, Émergences résurgences.