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LE STYLE
Le
style se définit-il par :
la manière ?
la forme ?
lornement ?
lhomme ?
la sincérité ?
le potentiel commercial ?
Est-ce le
moyen déchapper à lobligation de créer ?
Y a-t-il style sans répétition sur une même thématique ?
Est-ce recommencer ?
Est-ce tout simplement refaire pour être reconnu ?
Un style suppose une forme reconnaissable, donc imitable. Puisque lauteur
est identifiable, il est possible de le plagier. Dans le domaine des uvres
de lesprit, le faux est attaquable, étant donné quil
est, dans sa forme dexistence, attribuable à un homme. Dans
tout travail photographique, il y a ou il devrait
y avoir une cohérence, une harmonie sentie et visible.
Pour y parvenir, nous disposons dune part de moyens techniques et
dautre part de la lumière, de laction, de la composition,
du support, du format
qui sont autant de données formelles.
Man Ray a
pratiquement tout fait dans le domaine de la photographie. Affranchi par
la pensée de Marcel Duchamp, il a donné libre cours à
son imagination
et sest livré à toutes les expériences photographiques.
Il fut le premier. Ses uvres sont abondamment reproduites et diffusées,
et atteignent des chiffres records dans les ventes aux enchères.
Ses images sont connues et servent
de référence. Mais cet uvre a-t-il un style ? Le « style »
de Man Ray était précisément de ne pas en avoir,
et se caractérise par le goût de lexpérience
tous azimuts.
La carrière
de nombreux photographes mondialement connus, comme Edward Steichen, Bill
Brandt, William Klein, Irving Penn, Peter Beard, Richard Avedon, Harry
Meerson, Andreas Feininger, Werner Bischof, passe de la photo de mode
idéalisante au reportage, de la critique sociale à la photographie
publicitaire,
et offre des ruptures de style radicales.
Mon collègue
Frank Horvat sest battu des années durant pour la réalité
pure avant daccéder au monde de limaginaire. Il pratique
brillamment le photomontage assisté par ordinateur. Autre exemple
cité par Alain Fleig
dans Le Photographie et surréalisme : « Pourquoi,
jusquà aujourdhui, le jeune Cartier-Bresson, le dandy
davant-guerre, na-t-il toujours pas été vu ni
regardé pour ce quil fut : un authentique photographe surréaliste.
Un artiste au plein sens du terme, parfois désopilant, dautres
fois troublant et inquiétant, uvrant dans une sorte de gauchissement
permanent de la réalité, totalement occulté par le
reporter un peu ennuyeux, théoricien engoncé de "linstant
décisif"quil fut après guerre » (Alain
Fleig).
Je me demande
parfois si ce nest pas précisément la possibilité
de réaliser beaucoup dimages en peu de temps qui entraîne
le besoin de rupture. Besoin plus rare en peinture, où les artistes
les plus prolifiques produisent rarement plus de 30 à 50 toiles
par an
Aucune comparaison avec la production
dun photographe actif. La rapidité de réaction de
lappareil photographique épargne à son utilisateur
lobligation de réfléchir mûrement et prudemment
avant le déclic. Contrairement au peintre et au sculpteur, le photographe
a aussi la possibilité daccoler à son image une légende
qui viendra compléter linformation visuelle.
Il y a une
difficulté évidente pour les étudiants des écoles
dart qui mènent
de front létude de lillustration, de la peinture et
de la photographie, à concilier
ces approches. En peinture, le style et la manière formelle importent
seuls puisque cest le traitement du sujet qui doit surprendre et
faire la différence. Pour le photographe en revanche, style et
manière sont secondaires. La qualité première réside
dans sa « vision » objective et originale. Je ne défendrais
à personne de devenir photographe pictorialiste, mais à
mes yeux cela ne fait pas partie de lenseignement.
En photographie,
le « clic » est irrémédiable : tout ce
qui na pas été pensé, prévu, placé
devant lobjectif avant le déclic ne figurera pas sur limage.
De nombreux apprentis photographes sont attirés par les images
fortes
et apparemment simples de Helmut Newton : de belles filles, de lélégance,
la nostalgie dun monde où tout est beau. Beaucoup tentent
de reproduire
ce monde et ces images. Copier, ou plutôt imiter devient un but,
un objectif
en
soi. Lorsque je surprends lun dentre eux en flagrant délit
de vol mental,
je lui suggère de devenir lassistant du photographe qui lobsède,
ou bien de continuer à plagier son idole jusquà ce
quil prenne conscience
de la limite de sa démarche. Son travail restera purement formel,
car derrière les uvres quil copie, il y a un homme
et une saveur inimitables.
Sil
nexiste pas deux photographies semblables, peut-on en déduire
que la copie nexiste pas ? (Une reproduction nest pas considérée
comme une copie). En 1985, la loi Jack Lang a donné à la
photographie le statut d« uvre
de lesprit ». Devant une trop flagrante ressemblance,
un photographe peut désormais porter plainte. Les critères
de jugement sont évidemment
très subjectifs, surtout pour des juges que leur formation ne prédispose
pas forcément à statuer dans le domaine du visuel, mais
il peut arriver quune trop grande similitude de genre, de forme,
de couleur ou desprit, entraîne
la condamnation du copieur. Cependant, les artistes connus sont conscients
dêtre souvent copiés. Toute image forte ou largement
diffusée est susceptible de déclencher dautres images.
Tout le monde influence tout le monde,
et ce phénomène est à la base de ce quon appelle
« lair du temps ».
Plus une chose est identifiable, mieux elle se prête à la
copie.
Dans le flot
incessant des images, la répétition dune idée
« originale » facilement reconnaissable répond souvent
à lattente du client et des galeries
à la mode. Ce que les Américains ont baptisé « ERP »
(easily recognizable product) peut dans un premier temps représenter
une libération artistique,
et même évoluer vers un style. Mais la simple répétition
aboutit rapidement
à un « produit », une valeur commerciale.
Le
style nest pas une obligation.
Le style cest lhomme.
DE L'IMAGE AUX MOTS
Les étudiants
étaient immergés dans une culture visuelle, si bien quils
navaient pas besoin de beaucoup de mots pour communiquer entre eux
ou avec
leur professeur, puisque leur communication était visuelle. Il
reste que, pour
un directeur artistique, communiquer avec les mots sera essentiel quand
il lui faudra décrire ses intentions à des interlocuteurs
extérieurs au métier. Il y a plus de gens intelligents que
visuels, et ce sont les mots et la lecture que ceux-là comprennent.
Au visuel donc de créer les ponts de compréhension pour
les aider à regarder. Cest pourquoi, en projetant les travaux
des étudiants,
je memployais à leur faire décrire leurs images. Cela
leur paraissait superflu, mais je savais que je les armais pour les métiers
de la communication,
où linformation ponctuelle se mêle à linformation
permanente.
DU THÈME À L'IMAGE
Le plus
regrettable était labsence dun grand studio de prise
de vue bien équipé, du fait quils étaient,
pour la plupart meilleurs faiseurs dimages que reporters. Je ne
me donnais pas de but précis. Jai essayé, durant 15
semaines, de réaliser 15 images, une par semaine, avec eux, sur
des thèmes donnés,
qui étaient également liés à de la technique
photographique en tant que moyen de création. Au cours de cette
période quon peut considérer comme une simulation
de photographie professionnelle puisque jimposais le thème,
le format et le délai, jai constaté un net progrès
et même, chez certains, découvrais un vrai enthousiasme pour
cette activité. Ainsi, de septembre
à décembre, je me montrais sévère et exigeant,
je sentais que mon action suscitait chez les élèves louverture
desprit, la disposition à apprendre et à faire.
LA JOURNÉE DE COURS
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