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FAIRE DES IMAGES


L’étudiant, en sortant de l’école, risque toujours de se trouver face à un système autre que celui qu’il a connu jusque-là. Pour cela aussi, il est donc plus important d’investir dans un enseignement qui développe sa créativité
et sa personnalité. C’est ce que disait déjà Walter Gropius dans le manifeste
du Bauhaus :

« Nous devons retourner au travail manuel. Il n’y a pas de différence, quant à l’essence, entre l’artiste et l’artisan. L’artiste est une promotion de l’artisan […]. La base du travail manuel est indispensable à tout artiste, c’est la source de la création des formes. »

J’ajouterais que c’est aussi une satisfaction sensuelle que les techniques actuelles ne donnent pas. C’est pour cela que j’ai demandé à mes élèves tant de réalisations : comme dans d’autres domaines, le meilleur moyen d’apprendre à faire de la photo est d’en faire soi-même. Ces étudiants étaient alors obligés de se passer d’assistance dans la plus grande partie de leur travail.
Je ne perdais pas de vue cependant qu’ils allaient eux-mêmes, plus tard, commander, acheter et critiquer des photos, que la connaissance de la technique et de son vocabulaire devraient par conséquent constituer une part importante de leur savoir. Car s’ils veulent dans un premier temps devenir assistants d’un maître, il leur faudra assurer beaucoup de missions pratiques, comme booker des mannequins, organiser des voyages, louer voitures, studios et éclairages ;
il leur faudra connaître le fonctionnement des appareils photographiques,
des flashes, des générateurs, des posemètres, de logiciels comme Photoshop, s’occuper du laboratoire, des développements, des livraisons. Être assistant
est un métier, être photographe en est un autre qui passe cependant par tout
ce qui est de la responsabilité de l’assistant, que l’on appelle professionnalisme et qui se résume simplement : faire net, bien exposé, juste de couleurs.

C’est la qualité de l’assistant qui permet au photographe d’être disponible, mobile, inventif pour l’image à créer. C’est pourquoi j’ai demandé, dès
le premier cours, un assistant qui fût parfait au plan technique, et cela d’autant plus que, pour ma part, j’ai toujours fait de la photographie pour faire
des images et non dans un esprit de perfection technique. Et c’est en effet dans la perfection que Bruno Jarret et Jean-Luc Tonini ont rempli cette tâche, en sorte que ce domaine n’a pas été négligé dans l’enseignement.
Malgré l’austérité
de leur sujet, la rigueur de leurs conseils, ils étaient appréciés des étudiants.


RIGUEUR ET LIBERTÉ

À côté de cela, faire net ou flou, développer dans une baignoire, fixer
avec une serpillière, laisser des taches ou en rajouter, toucher les négatifs avec des mains grasses ou les laisser tomber à terre et marcher dessus, je ne suis pas contre, je laisse les élèves à ces expériences, car après tout, il est aussi difficile de réussir dans la liberté que dans les règles. Contrairement à Roland Barthes qui a critiqué cette attitude, je vois en elle un champ de possibilités
pour eux de s’exprimer en plasticiens. Les cours de photographie à l’ESAG n’occupent qu’un cinquième de l’enseignement de la dernière année. L’élève consacre 20 heures par semaine à la photo : 3 heures de théorie, 2 heures
de croquis d’intention, 2 à 3 heures de laboratoire, de retouche et de finition, enfin de 3 à 8 heures pour la prise de vue, tout cela durant 20 jours et deux trimestres.

Le 3e trimestre est consacré à la thèse. Le rythme, dont les chiffres font peur, est très bien accepté par les étudiants. J’appréciais pourtant ces classes de 30
à 50 étudiants, dont le comportement me donnait beaucoup de satisfactions.
Je voyais leur attention ne jamais se relâcher durant des cours théoriques
de 5 heures. Un travail qui n’était pas fait, ou qui n’était pas rendu en temps voulu coûtait un zéro au coupable : je crois ne pas en avoir donné plus de trois ou quatre en dix ans. C’est dire combien ils étaient travailleurs, sérieux et tenaces. Tenir semaine après semaine une grande classe d’adultes, intéressés, ambitieux, compétitifs, critiques, ne peut pas être pris à la légère, s’agissant d’un domaine aussi vivant et mouvant que celui de l’image. Il n’y a pas
de méthode toute prête à être appliquée. Je préparais donc chaque cours
une semaine à l’avance, même si la base de l’enseignement restait constante
et les images des projections remises à jour entre-temps.

Si les notes sont la bête noire des élèves comme des professeurs,
elles semblent néanmoins constituer une motivation. Les visites de musées,
de galeries ou les réunions de discussion sur un thème précis, qui parfois requièrent autant, sinon davantage de préparation, détiennent le record d’absentéisme, précisément parce qu’elles ne sont pas sanctionnées
par des notes !

Je considère pour ma part que certaines expositions, préparées avec soin et intelligence, sont aussi instructives qu’un cours. Nous avons malheureusement été contraints d’exiger soit un croquis d’intention, soit une analyse écrite
pour obliger les élèves à être présents. Le système des notes semble être
le seul qui fasse travailler l’élève régulièrement et avec un niveau d’attention maintenu. De plus, il lui apprend la discipline et la concurrence. L’élève
de terminale a 23 ans en moyenne. Pour 8 heures de cours hebdomadaires que je dispensais à l’ESAG, il me fallait prendre sur mon temps libre ou sur le temps que j’aurais pu accorder à d’autres travaux, 3 heures de préparation et autant pour la correction des travaux. Il me semblait normal que l’élève, en contrepartie de cet effort, manifeste son intérêt et s’applique dans son travail.
Il est toutefois difficile, voire absurde, de donner des notes dans une matière éminemment subjective, où ne sont réellement quantifiables ni le temps,
ni le résultat, ni l’investissement mental, physique et souvent matériel de l’élève. C’est pourquoi j’ai décidé de donner des notes seul, assisté de mon assistant, pour pouvoir en répondre personnellement, ce qui n’est pas possible quand il s’agit d’un jury.

Nous avons également pris trois décisions pour l’année terminale :

  • 1. Il s’agit de différencier, et non pas de sanctionner les travaux.
    C’est pourquoi, d’un commun accord, nous ne donnons pas de note inférieure à 3 ou 4, qui pourrait compromettre l’obtention du diplôme.

  • 2. En multipliant les rendus, nous imposons une cadence professionnelle, et permettons des rattrapages sur la qualité.

  • 3. Nous accordons un délai supplémentaire pour refaire le travail qui aurait obtenu une note insuffisante. En revanche, tout travail non rendu
    est sanctionné par un zéro. Les travaux sont notés de 7 à 1.
    Le 7 et le 6 sont des notes rares.

Si l’on prend le parti de ne pas noter en dessous de 4, reste un petit éventail possible. Il m’a toujours semblé injuste de classer 50 individualités en 3
ou 4 groupes. J’aurais préféré donner à chacun des appréciations, une analyse de son travail. Les notes permettent toutefois une appréciation continue
et une discussion en cas d’incompréhension.

Avec mes assistants, et parfois même en présence des élèves, nous procédions de la façon suivante : tous les travaux étaient alignés par terre en quatre rangées qui correspondaient respectivement aux notes 7, 6, 5, 4. Il m’arrivait rarement de donner moins, car j’estime que les élèves ont surmonté suffisamment d’épreuves éliminatoires en quatre années d’études pour être dans la moyenne. Le travail du diplôme était noté par des juges extérieurs
à l’école (le jury étant constitué pour moitié par des Français, pour moitié par des étrangers). Les professeurs avaient la satisfaction, à peu d’exceptions près, de retrouver le classement habituel. La notation est une convention arbitraire, mais ce système permet de rétablir une certaine justice dans l’injustice.
Les élèves ne faisaient jamais de photos en ma présence. Ils étaient libres
de les faire à leur gré, selon leurs possibilités et leur disponibilité.

Du reste, leurs conditions de travail étaient quasiment professionnelles, puisqu’ils avaient 32 heures de cours par ailleurs, une prise de vue et un tirage par semaine à réaliser, et encore des travaux graphiques et typographiques. Une difficulté supplémentaire venait de ce que les cours de photo avaient lieu en hiver : donc des jours courts, une lumière suffisante seulement entre 10 heures et 15 heures, pas de studio photo et un matériel d’éclairage limité. Mais,
dans la mesure où mes sujets n’exigeaient pas de matériel professionnel,
les élèves dans leur majorité ont eu à faire davantage d’efforts sur l’idée, l’organisation de la prise de vue et le tirage. Ils avaient, au total, tout ce
qu’il leur fallait pour réussir puisque mes assistants, comme je l’ai dit plus haut, les aidaient et les conseillaient pour leurs réalisations.

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