retour

 

ART OU MÉTIER ?


Il faut garder à l’esprit que sur les 250 élèves diplômés de l’ESAG au cours
des douze années où j’enseignais, un dixième à peine fait aujourd’hui carrière dans la photographie. Cela montre assez la difficulté d’accéder à ce métier
et d’en vivre. D’ailleurs, la moitié des photographes professionnels connus
sont des autodidactes, venus d’un autre métier et souvent sur le tard.
On est donc en droit de poser la question : peut-on, doit-on enseigner
la photographie ? Et j’en reviens à mon propos : la conception de l’image, oui ; la photographie professionnelle, non. Je ne parle pas ici des photographes salariés de l’industrie, de la recherche scientifique ou de musées
que j’appellerai, sans aucune connotation péjorative, des techniciens, mais
de l’enseignement qui s’adresse à ceux qui inventent leurs sujets, les organisent et réalisent leurs photos à leur propre compte.

Une photographie est de l’art si celui ou celle qui l’a faite a été capable
de réaliser une œuvre d’esprit avec un contenu visuel. C’est rare, car ce n’est pas la technique mais l’homme, ou la femme, avec son inspiration, ses obsessions, qui fait la différence entre l’art et l’artisanat. S’exprimer par la photographie, c’est saisir le moment unique d’une rencontre et garder en mémoire l’éphémère, délivrer ainsi une intense satisfaction. C’est une si belle activité que tout
le monde devrait s’essayer à faire de la photographie. On peut apprendre
à regarder, le goût et l’esprit peuvent jusqu’à un certain point se former,
mais faire de la photo pour gagner sa vie ou s’exprimer comme artiste demande réflexion. Beaucoup de gens conduisent très bien, mais ils ne sont que vingt-cinq à se retrouver en formule 1, et encore à se battre pour quelques secondes de mieux. Il est très difficile en photographie d’arriver à un niveau de formule 1,
d’obtenir des commandes réellement intéressantes des magazines,
des journaux et du livre.

Or, c’est le niveau que l’on rêve d’atteindre, et que l’enseignement ne pourra jamais garantir pour les raisons suivantes :

  • 1. Le talent ne se mesure pas, et l’on peut encore moins préjuger
    de son évolution.

  • 2. La vitalité indispensable dans ce métier, face à une concurrence expérimentée et déjà nombreuse, est sans commune mesure
    avec celle de la compétitivité dans l’école, face à des élèves-collègues.
    Et aucun professeur ne peut prévoir le potentiel d’énergie de l’élève quand il sera dans le métier.

  • 3. Les écoles manquent de moyens pour simuler de vraies commandes,
    et les faire réaliser. Faire des techniciens parfaits n’est pas l’ambition
    de l’école.

Lors de mon entrée à l’ESAG, dans les années 80, j’avais critiqué le système
des diplômes, pensant que si les écoles dispensent des diplômes, les emplois n’en sont pas moins limités en nombre. Par la suite, dès 1985, j’ai modifié
mon jugement. Pour garantir un métier à l’étudiant, le spécialiser me semble dangereux. Je crois plus souhaitable de diversifier son éducation. Aujourd’hui, les changements intervenus dans les moyens techniques et les métiers,
dans les façons de concevoir et d’exécuter des travaux graphiques font que les connaissances d’ordre culturel, iconographique, valent mieux que savoir dessiner un alphabet en Garamond.

La direction de l’ESAG exige un savoir-faire qu’imposent les formats, les délais et les sujets. Il s’agit donc d’un enseignement d’art appliqué qui débouche sur des emplois et des métiers indépendants ou libéraux en évolution permanente. Il diffère en cela de celui des Beaux-Arts. Un tiers des étudiants ne trouveront cependant pas leur voie dans l’art appliqué, et deviendront des artistes.
La commande du marché exige en effet des concessions auxquelles certains
ne peuvent, ou ne veulent se résoudre. La supériorité des graphistes,
des photographes, des illustrateurs, des typographes diplômés des écoles d’art tient en tout état de cause à leurs connaissances culturelles, à leur savoir-faire artisanal et à la connaissance des dernières technologies. La vogue
des opérateurs-maquettistes et des infographistes de tous poils a tendance
à brouiller les codes de la profession : aussi habiles techniciens soient-ils,
ces derniers restent des exécutants et, sans formation artistique, ne peuvent pas être considérés comme des créatifs.

De surcroît, rappelons-nous que la typographie a abandonné le plomb
et sa tradition de 500 ans pour passer, en moins de 40 ans, au numérique, et que l’image graphique et la photographie sont aussi entrées dans une mutation accélérée. S’équiper et maîtriser le numérique, oui, c’est incontournable aujourd’hui.

 

FAIRE DES IMAGES