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LE MENSONGE DE LA CAMÉRA


Si mes cours étaient essentiellement portés sur la créativité, que le thème fut donné
par moi ou inventé par eux-mêmes, j’ai cependant toujours pu donner
les explications adéquates, les moyens et les indications techniques nécessaires
à la réalisation des photos grâce à un assistant, d’abord Bruno Jarret, puis Jean-Luc Tonini, techniquement parfaits. Les étudiants de 3e année ne sont plus intéressés par
la reproduction à l’identique, objective, d’un sujet. Il est donc inutile de leur expliquer
le décalage entre ce que voit l’œil et ce qui est l’objet de la photographie. Une photo
est toujours une transposition parce que l’espace, la couleur, le mouvement ne peuvent se retrouver sur la pellicule tels que nous les voyons ni tels qu’ils sont dans la réalité.
Et c’est précisément dans ce décalage que se situe un espace de créativité.
L’exploitation, le détournement de ce phénomène est l’un des moyens que je recommande
aux étudiants.

Je reste plein d’admiration pour la vision des impressionnistes, vierge de tout préalable, remarquant que l’ombre des objets est teintée de leur couleur complémentaire (l’ombre de la paille jaune est violette). Cette observation paraît évidente aujourd’hui
(nous avons de plus un contrôle photographique en couleur), et l’on trouve naturel
que l’ombre sur le visage d’un personnage photographié sous un arbre soit verdâtre,
ce qui est visible sur la diapositive. Il n’empêche que si nous imaginons cette situation, notre mémoire visuelle ne verra pas l’ombre teintée de vert et ne retiendra
qu’une ombre sombre,
ce qui est dans notre logique. L’œil fournit une information
au cerveau, mais la collaboration des deux organes nourrit et gauchit notre mémoire visuelle, influence notre imagination et notre idée de la réalité objective.
Une bonne connaissance des objectifs des caméras et de leurs possibilités permet
aux photographes expérimentés de jouer de cette différence entre la vision humaine
et la vue photographique qui surprend le regard. L’adage selon lequel la caméra
ne ment pas peut être vrai pour certains reporters. Mais pour ma classe, le mensonge
de la caméra fait partie de notre langage pictural.

Une photo prise avec des objectifs différents, grand angle ou téléobjectif, le démontre, en révélant une vision impossible à l’œil nu. D’où l’étonnement qu’elle provoque. L’angle de vision nette, détails et couleurs précis, n’est pour l’œil humain que de 17°. Au-delà,
et jusqu’à 140°, notre œil n’a qu’une perception des couleurs et des contrastes.
La capacité d’un grand angle est de 100° et, pour recevoir les mêmes informations
que lui, l’œil doit procéder à une lecture du sujet que lui permet sa mobilité.
Les appareils photographiques au contraire disposent de tous les angles, jusqu’à 180°, le fish-eye. La prise de vue est alors déformée, et l’image dramatisée. De même, pour avoir la vision nette d’un objet, il faut être à 18 cm de lui. En deçà, elle devient floue.
Une optique macro ou micro lui permet de s’approcher de l’objet, et d’entrer dans
le domaine de l’infiniment petit.
Cependant l’image ludique, romantique, d’atmosphère, peut être floue, granuleuse, très claire ou très foncée. Son effet pictural n’exige pas
la netteté, dans la mesure où elle n’est pas porteuse d’une information précise,
mais d’un effet spécial. Ainsi, certaines images de paparazzi gagnent en mystère.
Tout le monde peut reconnaître la reine d’Angleterre, mais la reconnaître à travers
un tissu de grains fera croire à une prise de vue interdite. Ces photos, dites « scoops », sont souvent des images obtenues dans de mauvaises conditions (de loin, à la nuit tombante, en mouvement), et le lecteur se sent lui-même dans la situation
du photographe, quelque peu voyeur et complice.

LE REPORTAGE

Être à Pékin dans une chambre d’hôtel dont la fenêtre donne sur la place Tienanmen, avoir un appareil chargé, avec la bonne pellicule et le bon objectif, au moment précis où un étudiant révolutionnaire s’élance devant un tank et immobilise une colonne entière… n’est pas le fruit du hasard : cela exige un instinct puissant et rare. Se trouver
sur une route à Trang-Ban, à 300 mètres du bombardier qui vient de lâcher sa cargaison de napalm, et photographier une fillette nue, le dos en feu, exige, au-delà du réflexe
et du courage physique, une santé mentale à toute épreuve. Des images de cette force ont fait davantage pour la dissidence chinoise et la paix au Viêt-nam que des centaines de manifestions ou de discours d’intellectuels engagés.

À moins d’être envoyé sur le terrain par une agence de presse ou pour le compte
d’un journal, il est difficile d’aborder cette spécialité théoriquement. Par ailleurs,
il faut bien constater que la prédominance de l’image filmée pour les sujets d’actualité
et la préférence des magazines pour les scoops et les images volées ont sérieusement réduit la demande. Néanmoins, l’enseignement culturel et artistique constitue une bonne base pour un futur reporter-photographe.

 

ART OU MÉTIER ?