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MES PREMIERS ÉTUDIANTS


J’avais 25 ans quand j’ai enseigné l’art et la publicité pour la première fois. Mes étudiants avaient entre 17 et 20 ans. Ils n’étaient pas très doués, et la sélection pour entrer dans cette école n’était pas très sévère. La direction m’avait engagé, c’était en 1956, parce que j’étais alors directeur artistique des Galeries Lafayette, dont Jean Adnet était responsable au plan visuel, c’est-à-dire de la décoration, de la publicité, de l’architecture. Il était lui-même le frère jumeau de Jacques Adnet, directeur des Arts décoratifs et créateur de mobilier. Graphis avait d’autre part publié des travaux de moi, et mon travail se reconnaissait en France par l’influence de l’école suisse, où s’illustraient Steiner à l’Unesco, Hachler à Saint-Raphaël, Widmer à la Snip, Hollenstein dans la typographie, Urs Landis dans l’illustration, Ifert et Endt dans l’architecture d’intérieur. Il est vrai que nous autres Suisses, nous avions eu à Bâle et à Zurich la meilleure des écoles d’art : les meilleurs professeurs chassés d’Allemagne par le nazisme ne pouvaient, pour des raisons de langue, enseigner qu’en Suisse. C’est ainsi que le professeur Johannes Itten, créateur avec Walter Gropius du Bauhaus (Weimar, 1919-1923), était devenu en 1938 directeur des Arts et Métiers à Zurich, et cela jusqu’en 1963. C’est alors que la théorie de Paul Klee, figure dominante
du Bauhaus avec Lászlo Moholy-Nagy et Wassily Kandinsky, influença l’école
de Zurich par ses cours de création artistique, même après sa mort en 1940. Leurs travaux constituent mes bases.

Je donnais mes premiers cours sous forme d’exposés très courts, sur un sujet de 15 minutes, immédiatement suivis de recherche et de réalisation de dessins, de peinture ou de graphisme, et je passais d’élève en élève durant toute la journée. Parfois, je les livrais à une expérience particulière, d’ordre gestuel :
je les faisais dessiner dans l’obscurité en écoutant de la musique. C’était déjà
le temps où on allait du figuratif à l’abstrait. Déçu par les résultats, récusé
par des collègues plus conventionnels, j’ai démissionné en 1959. Mon intérêt pour l’enseignement restait cependant vivace, comme en témoignait la virulence de ma critique des enseignants académiques des années 40-50.

Aux Rencontres de Lure sur le graphisme (1960), je demandais, soutenu par un groupe de jeunes, dont Gérard Blanchard, Jean-Raoul Moulins, que les meilleurs professionnels, et il y en avait à l’époque, donnent eux-mêmes des cours aux étudiants. Nous avions même formé un projet d’école, adressé à André Malraux, en lui signalant la mauvaise lisibilité et la piètre qualité typographique des documents administratifs. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, où les jeunes conservateurs veillent à une qualité enfin trouvée. J’allais alors vers la peinture, puis vers la photo, et des années 60 aux années 80, j’alternais travaux en solitaire et projets de groupe. Je fus directeur artistique d’expositions à Bruxelles, directeur artistique de Elle durant dix ans, vingt ans photographe pour Stern, Vogue, The Sunday Time; je réalisais 42 films « Dim Dam Dom » pour Antenne 2, et cela jusqu’au jour où, sur l’escalier du Grand Palais, mon ami Roman Cieslewicz me demanda de venir à l’ESAG pour y enseigner l’image actuelle.

De même que M.P. Penninghen, directeur de l'ESAG. remplacé depuis par Alain Roulot, souhaitait une orientation plus adaptée aux aspirations et aux besoins des années 80. Roman Cieslewicz avait déjà obtenu des résultats remarquables dans ce sens et, en me proposant la classe terminale de photographie, des étudiants de 22 à 25 ans aux connaissances techniques et de laboratoire acquises, bacheliers avec deux années complémentaires de préparation et deux années en art graphique, il m’offrait des conditions idéales. Le désir d’échapper à toute étiquette est lié chez moi au goût de l’expérience nouvelle. Changer de registre est une façon d’endosser une autre identité. Après la satisfaction d’être reconnu comme peintre par les peintres, et comme photographe par les photographes, j’ai eu envie de savoir ce qui pourrait naître de l’enseignement et du contact avec la jeune génération.

 

À L'ESAG