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2. SITUER LA PUBLICITÉ POLITIQUE DANS L'HISTOIRE DE LA PROMOTION POLITIQUE
Après
avoir situé la publicité politique dans le champ de la problématique
de la promotion je voudrais maintenant la resituer dans lhistoire
de la promotion politique et je voudrais dabord rendre un hommage
appuyé
au fondateur de la publicité politique qui nest ni Goebbels,
ni Machiavel,
ni Gengis Khan, ni lÉglise qui sait mieux faire son service
après vente
que sa campagne de lancement mais le serpent de la Bible.
Cest le serpent qui a commencé
Je reprends les faits. Le serpent présente la pomme à Ève.
Il crée la stratégie du désir. Il invente la publicité.
Mais il convainc ensuite Ève de faire adopter la pomme par Adam.
Il transforme donc son client en leader dopinion. Il invente la
propagande.
Après, il y a un temps assez long, puisquil faut attendre
la campagne présidentielle de Jacques Chirac en 1995 pour que la
pomme redevienne
la métaphore politique par excellence.
Entre le serpent et Chirac il y a une histoire de la promotion politique
à reconstituer qui emprunte deux stratégies successives
très différentes
et que je schématise brièvement.
Lhistoire de la propagande politique fonctionne selon un système
militaire
de coordonnées. Laxe vertical est un axe descendant de conformation
où le sujet doit faire ce que demande le chef. Laxe horizontal
est un système doccupation du terrain physique aussi bien
quintellectuel. Il sagit en définitive de sapproprier
le maximum despace pour obtenir leffet optimum sur le plus
grand nombre de personnes.
Lhistoire de la communication politique fonctionne selon un système
à double flux entre des émetteurs et des récepteurs
irrigués par une cotation permanente des valeurs et des personnes
et suppose un feed-back de lopinion publique.
Ce feed-back est mis en scène et parfois confisqué par tous
les intermédiaires entre les professionnels de la politique et
les citoyens : les conseils en communication chargés de la
mise en scène des actes ou des événements, les médiateurs
qui contrôlent la résonance de ces échanges, les associations
ou les formations politiques qui favorisent la coagulation et lexpression
des opinions qui se manifestent.
Ces deux systèmes ne se sont pas substitué lun à
lautre. À l'époque dInternet, on continue à
tenir des réunions dans les préaux, à distribuer
des tracts et à tagger des murs, ce qui rend complexe une communication
politique qui sest établie par strates successives. Sans
rentrer dans lanalyse de chacun de ces deux systèmes que
jai largement développée par ailleurs, je voudrais
en rappeler les grandes étapes.
Lhistoire de la propagande politique
On sépare traditionnellement la propagande politique en quatre
temps :
- Lâge
de lédification au double sens architectural et moral
du terme (instruire par lexemple et construire). Cest le
temps des pyramides, des arcs de triomphe, des défilés,
et Ladislas Mandel a montré, par exemple, que chez les Romains
lécriture lapidaire est au service de la puissance. Linscription
fait corps avec le monument et, même si elle nest pas lue,
elle témoigne de la présence et du pouvoir des vainqueurs.
Ce nest que laspect le plus visible de la propagande car
il existe à côté delle une société
du spectacle (jeux, grands travaux
) et une société
de linformation (album, graffiti, discours).
- Lâge
de la propagation. Il sagit dans cette perspective de faire
circuler
un message pour quil touche le maximum de personnes et quil
les mette en condition. Cest le propos des grands systèmes
politiques du Moyen Âge, la croisade et linquisition. Cest
dailleurs à cette époque que le mot propagande qui
vient du latin propagare qui signifie reproduire
par provignement et na pas chez les Latins de signification politique
mais semploie dans le jardinage pour le marcottage et les stolons
des fraisiers prend une acception politique. Propaganda :
adjectif verbal féminin : qui doit être propagé.
Évidemment, cest le développement des techniques
de limprimé qui va favoriser la propagation. Il y a des
affiches manuscrites depuis le début du 15e siècle, puisque
Charles VIII les fait interdire en 1407. La propagande par limage
se développe au temps de la Réforme. Luther qui professe
que limage est le livre de ceux qui ne savent pas lire lutilise
très largement dans ses libelles comme celui qui sintitule
« contre la papauté romaine fondée par le diable
avec 10 images de Lucas Cranach et 10 textes de Martin Luther ».
Laffaire des placards (première opération organisée
daffichage sauvage en octobre 1534) entraîne lédit
du 13 novembre 1539 de François Ier et une séparation
entre un pouvoir qui construit une imagerie pléthorique depuis
les médaillons jusquaux fêtes royales, et des opposants
qui répliquent par des libelles, des chansons ou des écrits
importés.
Là encore le tableau est composite. Il y a des images séditieuses
socialement mais politiquement correctes (le Monde à lenvers)
et malgré les réglementations de laffichage sauvage,
il y a des placards que le pouvoir tolère comme celui de 1762
sur lexpulsion des jésuites.
- Lâge
de la persuasion. Dans cette période se forme progressivement
une opinion publique qui apparaîtra comme décisive à
la Révolution française comme le montre louvrage
que Thierry Gouttenègre nous a présenté sur les
affiches de la Révolution. Une des affiches porte linscription
« Passant arrête et lis ! » ; cest
bien un appel à lopinion publique quon veut mobiliser
et le passage progressif de lâge de la propagation à
lâge de la persuasion. Puisque cest le peuple ou une
partie de ce peuple qui influe sur la décision, il ne suffit
pas de lui faire connaître linformation, il faut le persuader
quil est de son intérêt et de lintérêt
général de voter, de se rassembler, de se mobiliser, dacheter,
de manifester ; la multiplicité des énonciateurs organise
et développe le marché de la persuasion.
Pour cela, il y a limage sous la forme de la caricature, de laffiche,
de limagerie dÉpinal ; il y a surtout le discours
et lécrit. Un des paradoxes de la fin du 19e siècle
et du début 20e sera qualors que la publicité commerciale
affiche ses produits, laffiche politique reste très pauvre
dans sa représentation, très textuelle, et que les artistes
qui sengagent dans ce domaine sont très rares (Steinlein,
Grandjouan).
En fait ce ne sont pas les images physiques qui réveillent limaginaire
mais les institutions : lArmée qui apporte la victoire
et garantit lordre public, lÉcole qui donne le progrès
et la prospérité, la République qui proclame légalité
et assure le bonheur, la Patrie qui réconcilie les Français
avec lhistoire et la colonisation qui exporte notre « idéal »
chez les peuples qui ont tout à apprendre. De ce point de vue
limagerie des manuels scolaires ou des livres de lecture comme
le Tour de France de deux enfants sinscrit dans une perspective
hagiographique qui déborde le domaine de la persuasion pour sélargir
à la défense des valeurs dune civilisation.
- Lâge
de la grande diffusion. Cest celui de la guerre de 14-18,
loccupation physique ou idéologique du terrain par tous
les supports disponibles : presse, radio, journaux, tracts, affiches,
cinéma, et la mise en condition
de toutes les cibles : le combattant quon galvanise, les
civils qui vont donner leur or ou leurs bras, les familles et même
les enfants. Yves Rifaux
la montré dans lexposition quil a consacrée
à la petite imagerie
de la Grande Guerre. Juste un exemple qui montrera à quel point
cette propagande est devenue une industrie. En Grande-Bretagne, en 1918,
loffice de propagande de Lord Northcliffe emploie 485 personnes.
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Affiche de Testi, 1933.
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Le triomphe
de ces industries de la propagande cest la propagande soviétique,
fasciste ou nazie. Le système atteindra son apothéose
technologique lors de la seconde guerre mondiale, qui constitue aussi
une fin de parcours politique.
Fin de parcours pour lAllemagne car le nazisme qui avait fait
de la propagande un système de gouvernement a trouvé ses
limites : la propagande ne peut tout faire ni tout faire faire.
Fin de parcours pour le Japon, où la mise en condition
des écoliers, les affiches et les communiqués sur linvincibilité
du pays perdront toute crédibilité devant la bombe dHiroshima.
Fin de parcours pour lUnion soviétique, obligée
de faire appel aux valeurs nationales, plus efficaces
que linternationalisme,
et à la photodémonstration plus quau graphisme significatif.
Fin de parcours pour les démocraties occidentales, obligées
de trouver de nouvelles règles du jeu.
Et il nest pas innocent que ce soit Tchakhotine, le principal
théoricien de la propagande, lauteur du Viol des foules
par la propagande politique qui prédise le succès
de la méthode des sondages qui vont, dit-il, « transformer
la démagogie de la propagande en psychagogie des masses populaires ».
Cartographie de la communication politique
Aujourdhui la communication politique est trop récente pour quon puisse en écrire lhistoire mais on peut en dégager plusieurs constantes.
- La
première est la professionnalisation de la communication politique.
La communication publicitaire a ses organismes de décision (le
CNP), ses structures de régulation (le BVP), ses organismes de
défense (lAACC) ses organismes de recherche (lIREP)
ses publications spécialisées (Stratégies, CB
News), ses filières universitaires et même ses imprécateurs
comme lami François Brune. Au contraire, la communication
politique vit en pleine anarchie, et longtemps ce sont des individualités
qui ont travaillé pour la communication politique : Séguéla,
Crespi, Audour, Saussez. Un seul chiffre : il y a 200 professionnels
de la communication politique en France. Aux États-Unis, on recense
3 000 cabinets et 7 000 consultants individuels.
En France, les professionnels de la communication se méfient
de la politique parce quils nont pas les coudées
franches ; les professionnels de la politique se méfient
des communicateurs quils réduisent au rôle de techniciens.
Chirac a ainsi trois fois changé de conseils dans sa campagne
présidentielle de 81. Pourtant les temps changent. Les filières
de formation initiale et continue se développent, les guides
et les bréviaires se multiplient et il y a surtout une transformation
du métier politique.
La personnalisation de la vie politique, la professionnalisation des
formations ont donné naissance à une nouvelle race de
dirigeants. Ce nest plus le meneur dhommes quon admire
mais le patron dune équipe qui comporte des militants,
des conseillers et des techniciens, qui a un objectif (le pouvoir) et
des concurrents. La tâche de cette équipe va être
de mobiliser ses ressources financières et humaines et ses réseaux
et de construire, via les médias, une représentation positive
de son leader, de son programme et de son style. Lobjectif est
de faire gagner à son leader des points sur ses rivaux pour franchir
un seuil où il va passer de la représentativité
à la crédibilité.
- Le
deuxième phénomène est la régression du
militantisme politique.
Jai rencontré tous les responsables de communication des
partis politiques du PC au FN, et tous admettent avec plus ou moins
de réserves une crise du militantisme. Alors pour compenser ces
pertes, on salarie des permanents, on déniche des emplois fictifs
ou on défraie des bénévoles. Cette régression
est à la fois liée à la montée du marketing
politique (quand on peut payer un affichage de 4 m sur 3, pourquoi coller
des 40 x 60 !), à la retombée des grandes
utopies politiques (le Grand Soir nest plus pour demain matin)
et tout simplement à la crise.
Il ne faut dailleurs pas croire que cela touche uniquement les
formations institutionnelles. Les associations ont aussi leurs permanents
salariés sur les fonds détat même si elles
sont capables de mobiliser autour delles pour des grandes causes.
- Le
troisième phénomène cest leffacement
progressif des supports images fixe au profit de la télévision,
considérée comme le support de référence.
Lélection présidentielle de 1974 pouvait être
associée au visage de la fille de Giscard, celle de 1981 au petit
village de la force tranquille. Il est déjà plus difficile
de trouver une symbolique image à la campagne de 1988 et en 1995
les pommes de Chirac ont été moins connues par les affiches
que par la résonance que les Guignols lui ont donnée.
Il y a de fait limpact de la loi de 1990 qui réglemente
lespace et la teneur des messages, il y a surtout la diversification
des formules de publicité politique offertes par la télévision
à la recherche dune audience. En 1965, on ne disposait
que dune procédure à une voix (le monologue) ou
à deux voix (linterview). Cétait De Gaulle
par de Gaulle ou De Gaulle par Michel Droit. Depuis sont apparus de
nouveaux dispositifs : le face-à-face avec ou sans arbitres,
le face à la presse (type « Heure de vérité »),
le face au public avec un panel de spectateurs rassemblés, le
face à la nation avec un panel de spectateurs disséminés,
le face à lactualité avec une série de documents,
la table ronde avec un médiateur-animateur-gestionnaire de conflits,
le forum avec participation du public et le show comme Mitterrand-Mourouzi
en 1985 ou Chirac-TF1 en 1996. Tous ces dispositifs peuvent aussi se
combiner comme dans « Public » ou « 7
sur 7 ».
De plus, la télévision a renouvelé son offre de
produits : avant, il y avait le reportage de complaisance ;
aujourdhui, il y a les clips politiques qui ont fait leur entrée
fracassante en 1988 comme le clip Mitterrand des 500 images en 80 secondes,
les spots qui sont interdits en tant que tels mais utilisés par
les formations politiques dans leurs émissions électorales,
les émissions déducation sémiologique de
type « Arrêts sur images » ou les émissions
déducation politique quand on veut démonter un processus
type Le Pen dans le Texte ou Bienvenue à Vitrolles,
enfin les films de propagande comme le 47,3 de Moati pour le
PS diffusé par Arte, sans oublier « Culture pub »
qui donne une ouverture sur la communication politique internationale.
Cette théâtralisation de la vie politique par la télévision
modifie le rapport entre le pays et le pouvoir. Plus généralement
les médias technologiques jouent le rôle qui était
dévolu aux assemblées délus. Les décisions
sont annoncées au « 20 heures », les députés
découvrent dans la presse les dossiers à traiter, les
justiciables apprennent par les magazines le contenu des écoutes
téléphoniques sur leurs affaires.
Ceux qui veulent se faire entendre créent lévénement
et mettent en place une stratégie médiatique pour le couvrir.
Les chômeurs, les sans-papiers ont aujourdhui leur agence
de communication et même les casseurs sélectionnent leurs
journalistes accrédités. Plus généralement
la communication politique est dominée par une stratégie
télécratique avec trois moments cardinaux, la conquête
du pouvoir, la gestion du pouvoir, le changement ou le renouvellement
du bail.
- Le
quatrième cest lirrésistible montée
des sondages.
La France est championne du monde des sondages : 1 par jour en période
torride, 2 par semaine en période chaude, 3 par mois en période
froide. Je ne parle que des sondages publiés. La législation
de 1977 qui visait à interdire la publication des sondages pendant
les derniers jours de campagne est naturellement obsolète depuis
quils se trouvent sur Internet et les journaux (La République
des Pyrénées, Le Journal du dimanche) nont pas
hésité en 1997 à braver les lois.
La sondomanie correspond au goût du public pour la compétition
et la mathématisation des énoncés (loto, tiercé)
et elle saccommode bien au système électoral français
qui est moins un système de représentation qui traduit
la répartition des électorats entre pouvoir et opposition
quun système de désignation qui vise à constituer
une majorité. Par ailleurs, les médias qui les commanditent
et les firmes qui les produisent se font la courte échelle. Ce
sont les mêmes qui sont à la fois les salariés des
organismes de sondages dont ils sont la caution scientifique et les
exégètes des résultats dans les diverses chaînes.
Qui entend-on pour commenter lactualité politique ?
Jérôme Jaffré cest la SOFRES, Jean-Luc Parodi
cest lIFOP, Roland Cayrol cest linstitut CSA.
On a beaucoup disserté sur les sondages, leur indépendance,
leur fiabilité. Mais ce qui est le plus important, cest
la modélisation et la surchauffe de lopinion publique quils
induisent. Modélisation parce que la question détermine
le mode de réponses et que celles-ci répercutées
par les médias cristallisent les opinions. Surchauffe parce quun
sondage fait à froid est inopérant par rapport à
une décision qui sera prise à chaud. On suppute déjà
les chances respectives de Chirac et de Jospin aux présidentielles
de 2002 alors que tous les deux nont pas annoncé leurs
candidatures, quils sont tous les deux impliqués en partie
dans des affaires demplois fictifs dont on ne sait pas si elles
vont exploser ou se consumer, et que des tas dautres prétendants
peuvent saffirmer en trois ans.
Mais à force dagiter le thermomètre des sondages
on donne la fièvre à lopinion et on fébrilise
la vie politique, comme si chaque équipe disposait dun
patron inusable qui aurait réponse à tout et entretiendrait
sa forme à coup de performances sportives et culturelles.
3.
L'AVENIR DE LA PUBLICITÉ POLITIQUE
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